Le bossu

La gloire soit à Celui qui ne meurt pas.

Quand mon Maître me réveille dans l'oliveraie, tous les autres dorment. Souvent le Maître me parle la nuit. Le jour, ses propos, je ne les comprends pas. Je le suis de loin. Derrière les femmes, en compagnie des chiens. Mais c'est moi qui tiens la caisse. Qui garde précieusement l'argent. Les hommes souvent fixent leurs yeux dans la poussière quand ils croisent mon regard. Ils ne savent pas que je compte. Il croit que seul j'aboie. Ils m'appellent l'Iscariote et je sens leur mépris. Moi, j'attends la nuit la parole du Maître. Aux autres, Il parle à tous ensemble. Et ses paroles sont des images sombres. A moi le Maître parle seul et dans la nuit. Ces paroles s'éclairent et le matin vient. Je les écoute dans mon sommeil, je compte leur lumière. J'apprends la douceur du matin et la clarté qui se lève.

L'avant-dernière nuit. La quatre-vingt dix-huitième où Il me parle. C'est une nuit tiède de Tibériade au mois d'avril. Les oliviers sont fleuris. Le Maître a posé sa main sur mon épaule. Il me réveille doucement et je le suis. J'ai compté ses pas. Jamais plus de trente. Ni moins de trente. Des pas qui sonnent clairs comme des deniers d'argent. Nous nous asseyons sous l'arbrisseau. La nuit se séparepresque des branches sombres et sur le sol, le Maître écrit. Il a tracé deux barres qui se croisent sur la poussière. Sa tête entre les jambes, il trace trente cercles d'argent. Je m'asseois en face de Lui. Son visage se relève. Le Maître va parler. Ses yeux m'écoutent. Il parle en image et sa voix est douce et calme. Jamais il ne me dit plus de cinquante mots :

« Un laboureur n'a plus qu'un grain de blé. Chaque jour il le regarde et se refuse à le planter.
Un autre laboureur, lui, s'en sépare. Il accepte que le grain meure pour féconder la terre.
Je suis le grain ; tu es ce laboureur
».

Le Maître se lève. Il est parti. Je reste sous l'olivier qui se détache sur la nuit. Ses branches tracent des croix et les olives s'arrondissent dans le noir. J'attends que le jour se lève. Que les ténèbres pivotent dans ma tête. Que mon coeur aussi comprenne. J'aime la nuit qui efface mon infirmité. J'aime la parole du Maître quand en moi elle grandit. C'est comme cela que les choses doivent être. La parole lève dans la nuit. Elle déploie ses branches. Y arrondit ses fruits. Et leur ombre sur le sol sont les cercles du Maître. Des cercles qui sonnent clairs comme deniers d'argent.

J'ai compris. Je me suis levé. J'ai embrassé ma dernière aube. L'ombre était morte. Le soleil incendie les branches de l'olivier. Je reviendrai ce soir.

Ce matin, le chemin est clair. Les camps d'ombre ont deserté. Personne ne me jète de cailloux. Aucun homme n'aboie quand il me voit passer. Je sens mon dos arrondi qui se redresse. Je vais lever le voile et obéir au Maître.

J'ai rencontré le sanhédrin. Le grain fructifiera. Les soldats déjà me suivent et ma bouche, sous l'olivier, caresse Son visage. J'ai embrassé le maître. Rien ne bougeait aux frondaisons. Seuls les cercles qu'il avait tracé cette nuit de sa main tremblaient sur le sol.

Je sui seul sous l'olivier. La vent murmure et la corde se balance. Les pièces d'argent, sur le sol, sont comme des étoiles. J'ai accompli la parole. Je pars retrouver la bouche du Maître.

La gloire soit à Celui qui ne meurt pas.



Ce texte est le fruit de la rencotre d'une synopse et du poème Aube de Rimbaud :

J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

# Posté le lundi 09 mars 2009 13:51

Modifié le lundi 23 mars 2009 10:26

Confessions entre les lignes

Mathieu Robinet naquit le 28 juin 1732, vingt ans jour pour jour après le grand Jean-Jacques Rousseau. L'histoire a tout oublié de cet homme, dont il ne subsiste à vrai dire que peu de choses. Sans doute cette courte biographie fera de lui, aux yeux d'un lecteur trop inattentif, un mythographe et mythomane singulier ; pour les autres, elle ouvrira à deux battants les portes d'un vivier imaginaire. C'est pour eux seuls que j'écris ici.

Le peu que je possède me permet de reconstituer un itinéraire hors du commun, qui croise et joue avec l'ombre lumineuse du grand philosophe genevois. Ce que chacun peut vérifier tient en quelques lignes : en 1753, Mathieu fut emprisonné une première fois au château de Vincennes. Les raisons officielles –lettre de cachet du roi- sont faciles à reconstituer : son père, avocat à la cour de Saumur, avait ardemment souhaité donner une leçon à ce cadet encombrant, qui jetait l'opprobre sur la famille du magistrat, et traînait en la ville une réputation sulfureuse d'impiété et d'amateur de femmes. Ce qu'on sait de cette affaire de moeurs est consigné dans un rapport de police conservée aux archives d'Angers sous la cote 5E837 ; c'est une remontrance pour ébriété et propos scandaleux tenus le jour de Pâques devant le temple protestant de la ville. Il séjourna à nouveau dans un cachot de cette prison en 1766. Son père était mort depuis quatre ans. Les raisons de cette nouvelle arrestation, les chefs d'inculpation me sont demeurés inconnus et je dois au plus grand des hasards d'avoir pu les reconstituer. Si j'informe le lecteur, c'est que, bouleversé moi-même, aynt peut-être commis l'irréparable, je ne peux me taire plus longtemps.

Naître le même jour qu'un grand homme est une coïncidence ; pour Mathieu Robinet, ce fut la marque du destin; il aiguilla le sens qu'il souhaita donner à toute sa vie. Je n'ai pas retrouvé sa date de décès, ni trace du lieu de sa sépulture. Je crois avoir quelque raison de l'imaginer à l'ombre de quelques peupliers insulaires. Tout porte à croire qu'il connut la Révolution Française et qu'il s'enfuit sans doute, pendant l'Emigration en Suisse. Guy, un ami antiquaire, m'a en effet rapporté d'Erménonville deux ouvrages singuliers, de la main même de cet homme dont j'ignorais tout il y a encore quelques semaines. Depuis, il n'est pas une heure que je passe sans réfléchir à sa trajectoire et sans conjecturer sur les choix qui furent les siens. J'incline à croire que les deux manuscrits que j'ai en ma possession avaient séjourné dans une vieille malle de voyage, sans doute celle-là même avec laquelle Mathieu Robinet quitta la France. Elle fut retrouvée dans une des écuries d'un ancien relais de poste en démolition, lui-même ancienne propriété du Marquis de Girardin, ami testamentaire du grand Rousseau. Pourquoi en cet endroit et en possession d'un ami du grand misanthrope ? Nul ne le saura sans doute jamais. La malle -ou ce qu'il en restait- ne contenait, aux dires de mon ami, rien d'autre qu'un petit carnet saturé d'écriture en tous les sens, et presque quatre-vingts pages d'un volume apparemment déchiré. J'ai devant moi ce carnet de voyage, petit portfolio où alternent des pages parfaitement vierges et d'autres saturées d'écriture totalement illisible. Il semble à le parcourir qu'un seul mot, long et complexe, soit interminablement reproduit sur la feuille. Mon ami Guy incline à penser qu'il s'agit de la date du 2 juillet 1778 suivie d'une multitude de croix biffées. Je n'y vois pour ma part rien d'autres que des gribouillis, toujours les mêmes, invariablement répétés. L'autre ensemble de feuilles provient de l'édition princeps des Confessions, extrait du premier volume. La partie supérieure est légèrement déchirée ; dix-huit feuillets à peine rattachés entre eux par une mince ficelle ont échappé aux vers et aux injures du temps. Des traces de colle jaunâtres subsistaient entre les feuillets et j'ai fait relier l'ensemble dans un marocain rouge que je regarde tandis que j'écris ces lignes.

Le titre Les Confessions est reproduit juste au-dessous du texte publié, en une écriture élégante et appliquée qui contraste avec les fines pattes de mouche bariolées qui parcourent l'ensemble de l'ouvrage. Ces quelques pages, sans grand intérêt a priori, sont en effet toutes couvertes d'une écriture manuscrite, ajoutées comme subrepticement entre les lignes du texte publié. Elles traversent aussi les marges de gauche. Ce texte manuscrit, qui court sous l'autre publié a été rédigé en 1766 au château de Vincennes, si l'on se réfère aux allégations portées sur la première page. L'auteur, Mathieu Robinet, précise d'emblée que l'encre –partie décolorée, partie bariolée- a été obtenue par concassage d'une pierre schistique –celle même de sa cellule- mélangée à de l'eau, du pain et au sang même de celui qu'il convient d'appeler du nom d'écrivain. Il faut s'armer de patience et d'une bonne loupe pour lire cette étrange "confession" qui court sous le célèbre texte.

D'un point de vue matériel, cela suffirait presque pour faire de ce manuscrit un fort et singulier témoignage sur les conditions de détention au XVIIIème siècle. A certains moments, le texte manuscrit rejoint le texte imprimé, reprenant ça et là un mot de l'illustre écrivain, parfois reproduit exactement au-dessus de la ligne imprimée, parfois souligné dans l'oeuvre comme pour montrer que le mot, -parfois une expression- est inséré dans le manuscrit. Il est possible que l'encre, dont l'intensité varie sensiblement, se soit évaporée et donnât au lecteur l'illusion que les deux textes dédoublés parfois se rejoignent et se confondent en une superposition très ponctuelle. Peut-être s'agit-il d'une illusion d'optique ou de la fatigue accumulée lors du déchiffrage mais il m'a semblé, (et il me semble toujours à tête reposée), que les emprunts sont de plus en plus nombreux à partir du dix-huitième feuillet. Ce dernier reproduit exactement, dans l'interlignage, trois lignes entières de Rousseau et semblent multiplier, en s'arrêtant brusquement pour laisser apparaître le seul texte de Rousseau, les emprunts au texte publié. Le texte apparaît ainsi parfois dédoublé, parfois singulier, permettant une double lecture parfois univoque. En schématisant quelque peu, on pourrait presque montrer que ces pages imprimées- elles reprennent le début des Confessions de Rousseau jusqu'à la page 137- insèrent dans leur interlignage l'écriture de Mathieu Robinet qui, d'abord nettement divergente, tend de plus en plus vers celle du grand homme, si bien que les mots de l'écrivain deviennent progressivement les siens, dans un contexte a priori différent. La dernière page est d'ailleurs singulière car l'interlignage manuscrit reproduit la page 138, absente des feuillets conservés. Elle commence précisément là où le texte imprimé s'arrête et se trouve suspendue au milieu même d'une phrase. L'ensemble est trop fragmentaire pour vérifier s'il s'agit d'un procédé ingénieux employé par un prisonnier en manque de papier et d'encre ou s'il ne s'agit pas d'un jeu d'un homme schizophrène qui s'amuserait à amenuiser progressivement l'écart entre son texte et celui d'un écrivain qui lui est cher, allant jusqu'à le devancer.

Mais quelle fut ma consternation quand je tombai sur un passage qui, s'il semble jeter un éclairage sur cette pratique particulière, et qui m'apparaît aujourd'hui encore bouleversant dans ses conséquences : « Mes yeux se promènent sans cesse d'une ligne à l'autre, et il n'est pas possible que dans une variété si grande il ne s'en trouve qui les fixent davantage et les arrêtent plus longtemps. Je prends goût à cette récréation des yeux, qui dans l'infortune repose, amuse, distrait l'esprit et suspend le sentiment des peines». Sans être un spécialiste de l'œuvre de Rousseau, je reconnus ici un passage extrait de la Septième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, œuvre ultime d'un homme qui, décontenancé, ne se considère plus comme écrivain. Le paragraphe renvoie, dans le manuscrit, très explicitement à la pratique de Robinet. Il affirme avoir rédigé ses Confessions en 1766 dans les circonstances que j'ai rappelées. Or, le texte de Rousseau, rédigé dix ans plus tard et jusqu'à sa mort au printemps 1778 ne fut publié que de façon posthume. Je suis consterné car plusieurs hypothèses doivent désormais être envisagées. La plus simple consiste à penser que Robinet, s'il est bien l'auteur des Confessions qui courent sous celles de Rousseau a reproduit ce passage après la publication de l'œuvre des Rêveries. J'ai pensé aussi qu'il s'agissait d'un faux, mais l'honnêteté de Guy, les circonstances de la découverte, le peu de prix que mon ami attachait à ses papiers informes, la difficulté que j'eus à les déchiffrer, mes recherches aux archives départementales du Maine et Loire qui prouvent l'existence de Mathieu Robinet, et de sa première incarcération aux château de Vincennes, tous ces éléments bien réels m'amènent à formuler, du bout des lèvres, une autre hypothèse. Est-il envisageable que ce manuscrit perdu, retrouvé ici dans les dépendances d'un ami du grand écrivain, ait pu être lu par l'écrivain lui-même ? Qu'il en est lui-même cité un extrait dans l'état de déréliction qui était le sien ? Mais alors, ne pourrait-on comprendre que l'ouvrage fût incomplet, parce qu'il comprenait d'autres passages dont Rousseau lui-même se serait inspiré ?

Peut-être que Mathieu Robinet, s'étant découvert des affinités électives avec l'écrivain, s'était rêvé, pendant sa détention, un double de l'écrivain. Et peut-être que l'écrivain, s'étant senti abandonné des hommes, s'étant procuré par un moyen inconnu son propre ouvrage interligné s'en serait-il inspiré ? Un passage repris ne peut cependant pas remettre en cause les projets distincts de ces deux hommes, unis par d'étranges liens textuels. L'intérêt du manuscrit tient cependant à l'entreprise, sans exemple connu, qu'expose au début son auteur. Il y décrit en effet le bouleversement qui fut le sien à la lecture de Rousseau. Elle illumina sa vie. S'il s'est fait interner, précise-t-il, c'était qu'il partait par les chemins, déclamant la profession du vicaire savoyard sur les places publiques et oeuvrant de toutes ses forces pour la diffusion d'un texte qui avait profondément modifié la trajectoire de sa vie saumuroise. Il avoue avoir usurpé parfois l'identité de l'auteur pour déjeuner à sa faim; mais il décrit tragiquement comment il écopa souvent de jets de pierre et combien fut souvent bouté, sans ménagement, hors des villages, à coups de trique et de menaces. Il ressembla tant à son modèle qu'il ne me paraît pas impossible que son modèle finit par s'inspirer de lui, bouclant ainsi la boucle de textes entreglosés.

Ce que Robinet déclare, c'est qu'ayant appris combien le chemin qui menait au château de Vincennes avait pu être déterminant pour Jean-Jacques, combien il était passé à côté de cette révélation lors de sa première arrestation, il fit tout pour se faire à nouveau interner dans les lieux mêmes de la rencontre. Convaincu, comme il l'écrit, que Jean-Jacques y devînt Rousseau, il lui semblait inconcevable de ne pas commencer à écrire ses propres Confessions à l'intérieur même des Confessions de l'auteur et dans le lieu de la métamorphose publique de cet auteur. Le témoignage prenait sens et forme de cette double insertion dans le texte et dans le lieu où tout avait et devait commencer. Le manuscrit écrit deux ans après la publication de l'œuvre du maître expose cet amour bouleversant qui prend les formes d'une conversion. Il expose aussi l'itinéraire d'un fils d'avocat qui s'initia à la musique pour ressembler à son modèle. Il annonce enfin, dans ce que je prends pour un délire, ses intentions, s'il venait à survivre à son Maître. Par amour pour Jean-Jacques, Mathieu ferait le pèlerinage sur la tombe du grand homme. Pour que Sa mémoire ne soit pas souillée, il envisageait en 1766 de soustraire le corps du grand homme au lieu que lui assignerait les hommes. Seul, il avait chosi le lieu où Rousseau pourrait en toute quiétude reposer éternellement. Ses plans, il les expose aux pages 83 à 113. Qu'il rêva cette substitution ou qu'il la réalisa, je n'en sais strictement rien. Je ne sais même pas si Mathieu vit la procession révolutionnaire qui achemina le 11 octobre 1794 la dépouille de Jean-Jacques (mais était-ce bien lui ?) jusqu'au Panthéon. A la page 99 du manuscrit, page qui comportait un plan précis dans les marges du texte, il indiquait l'unique lieu digne d'accueillir à ses yeux le corps du grand homme.

J'ai longtemps hésité : m'y rendre, c'eût été en avoir le cœur net. Mais depuis longtemps, je sais que les rêves embellissent la réalité et lui donnent des prolongements qui embrasent le sommeil des hommes. Je n'ai pas voulu tuer Robinet pour vérifier si ses chimères avaient une existence. Et qu'aurais-je fait du squelette que j'étais presque sûr de trouver à l'endroit indiqué, sans savoir au juste à qui il était ? On m'aurait pris pour un fou et le manuscrit interligné d'un inconnu mythomane qui écrit avec son sang dans quelques feuillets de son épigone aurait semblé une preuve de ma folie. Pour taire à jamais ce secret qui prenait la forme d'une prédiction, j'ai découpé consciencieusement la page. Je l'ai brûlée pour que le lieu restât à jamais secret. J'en ai fait de même du passage présent dans les Rêveries de Rousseau. Après tout, il est déjà connu de tous.
Oui, que Rousseau, où qu'il soit, repose en paix, de même que l'âme de Mathieu. Que l'œuvre du grand maître, qui rend peut-être hommage à celui qui l'aima comme un disciple, continue à être étudiée pour ce qu'elle est : un véritable chef d'œuvre. Quant à Robinet, regretta t-il les extravagances de sa vie consignée en un unique exemplaire en partie dépareillé, et l'exorbitance possibles de ses années qui lui fit peut-être abjurer les éclats de sa jeunesse ou pleurer la perte de ses doubles Confessions ? Continua t-il à propager les œuvres de Rousseau sur les places publiques des villages, ou chercha-t-il à les poursuivre au point de ne plus écrire du tout entre les lignes ? Se crut-il devenu Rousseau au moment de sa mort ou avait-il oublié depuis longtemps tout attachement à son maître ? Je ne serais pas étonné que d'autres œuvres interlignées ou non viennent ajouter quelque jour apporter d'autres pièces à ce puzzle à peine ébauché.

# Posté le mercredi 25 février 2009 16:12

La pluie de Prague (conte)


Vaclav P ferma la valise qu'il était allé chercher au-dessus de son armoire. Il y glissa son pyjama, sa brosse à dents et un dossier gris. Par la fenêtre, les toits de Prague se distinguaient à peine sous la fine pluie qui noyait la ville. Le Danube s'effaçait dans l'arrière-fond.

Il repensa à tous les tracas administratifs qu'il avait dû régler pour répondre à cette invitation londonienne. Les Occidentaux ne se doutaient vraiment pas de toutes ces heures perdues, sinon ils ne feraient pas de telles demandes, si déplacées et inconvenantes. Et puis, le structuralisme était une coquille vide, fascinante pour un Occident que rien n'empêchait de penser et qui désertait le sens, faute de contraintes qui auraient fait miroiter comme un fruit défendu la nécessité de penser véritablement l'oeuvre. Penser est un luxe inutile quand on est désoeuvré mais devient une obligation quand tout effort de réflexion peut vous conduire à votre perte. Pour Vaclav, le structuralisme s'était présenté comme le seul objet politiquement correct et acceptable. Il en était devenu le théoricien et il entrevoyait le moment où parler de paroles en archipels plutôt que de conflits géographiques, de mise en scène du texte comme fondement de l'acte poétique plutôt que du sens du théâtre ou de la poésie apparaîtraient pour ce qu'étaient ces idées, d'ingénieux cache-misères, y compris aux yeux éblouis de Londoniens qui avaient sollicité son intervention à corps et à cris. C'était bien malheureux que les pays où la pensée était libre acceptassent les idées formelles venus de pays où penser était un délit. Il se sentait un peu redevable de cette supercherie, non sans qu'il s'en amusât aussi quelque peu. Peut-être, après tout, concluait-il en ajustant sa cravate devant la pluie de la fenêtre, que ses idées étaient éventées depuis longtemps. Les Occidentaux avaient seulement besoin de l'exotique présence d'un praguois qui prendrait sa forme et la couleur de sa cravate, et qu'ainsi le mirage qu'il présenterait permettrait à cet Occident gâté d'éviter de penser à lui-même.

A l'aéroport, il présenta trois fois son passeport tout neuf qui fut tamponné de trois encres de couleurs différentes. Ce fut les mêmes formules de politesse échangées de part et d'autre, comme un bégaiement routinier. La pluie battait doucement les vitres de l'aéroport et les écritures des petits rectangles d'encre sur le passeport se chevauchaient. Leurs formes ressemblaient vaguement à celles des toits qu'il avait aperçus le matin en rassemblant ses affaires de voyage.

Dans l'avion qui le conduisit à Heathrow, Vaclav réfléchit à l'étrangeté des frontières, si importantes aux yeux des hommes et si invisibles vues du ciel. Il mangea peu et s'endormit, rêvant de pays brûlés par le soleil.

Le colloque fut une réussite. La venue d'un Praguois en cette fin d'hiver 1956 était en soi un événement qui éclipsait jusqu'à la conférence. Vaclav fut écouté poilment, mais pas entendu. Les Occidentaux posaient gauchement des questions où l'actualité transparaissait avec trop d'évidence. En bon structuraliste qui sait que chaque salle ne se limite pas à ses murs, Vaclav répondit en se servant des catégories littéraires, détournant comme des taureaux jeunes et fougueux les questions qui voulaient l'encorner. Il admira de son hôtel les toits londoniens et les maisons de briques rouges perdues sous la pluie acérée. La Tamise transparaissait à peine et les monuments qu'on lui fit voir semblaient moins lumineux que les descriptions qu'en contenaient les romans victoriens. Il repartit en prenant bien soin de laisser à l'hôtel tous les livres et les cadeaux que ses confrères lui avaient offert, n'emportant avec lui qu'un parapluie sombre.

Il retrouva le lendemain sa chambre avec satisfaction, et sa fenêtre où la pluie l'avait comme attendue pour continuer à tomber. La ville s'enveloppait en effet de la même bruine qu'à son départ et semblait toujours vouloir se jeter dans le long méandre du danube qui l'entourait.

Le lendemain matin, en lisant le Praguesjournal, Vaclav fut étonné d'apprendre qu'"un dénommé Vaclav P, imposteur qui se faisait passer pour critique littéraire et avait érigé une théorie vide sur le structuralisme, avait trahi son pays, ses amis, sa nation et avait fui à l'Ouest pour coucher ses travaux immondes d'une scandaleuse ineptie". Ce qui le gênait n'était pas la part évidente de vérité que contenait ce message. La chose était assez rare pour être soulignée, et Vaclav s'en sentait un peu responsable. Ce bonheur n'effaçait pourtant pas la perspective de voir sa chambre carrée entourée prochainement d'autres murs, plus invisibles mais aussi plus oppressants. Il se rendit aussitôt à pied au siège du journal, étrennat son parapluie londonien. Présenta son passeport trois fois avant d' être reçu par le directeur. Celui-ci présenta de plates excuses, mais assura que l'article avait été envoyé du Ministère, et qu'il lui était en conséquence impossible de publier un démenti sans qu'il ne vînt de ces mêmes autorités. Vaclav quitta le bureau. Par la fenêtre, il vit le Danube s'ébrouer sous les ponts ténus de la ville. Dans l'air gris, son parapluie ouvrait des ailes sombres.

Il parvint à pied au ministère. Présenta son passeport trois fois et fut reçu par un sous-secrétaire. Une fois la situation exposée, il fut introduit dans le cabinet du secrétaire adjoint. L'opération recommença et à deux heures, Vaclav était debout devant le bureau énorme du Minsitre. Patiemment, il rendit compte de sa situation. Sur le parquet, la pointe du parapluie laissait une petite tache sombre. Le Ministre lui répondit que l'information avait été transmise par un espion londonien, et qu'aucun démenti ne pourrait jamais être publié sans jeter un discrédit sur toute la filière des renseignements. Vaclav n'avait pas à s'inquiéter, car rien ne différerait jamais. Sans doute son passeport lui serait-il confisqué car il ne servirait plus, mais aucune mesure, jamais, ne serait prise contre un si éminent professeur au mérite si international. Vaclav s'inclina devant le Ministre et les statues officielles qui surplombaient le bureau. Par la fenêtre, la pluie grise formait un rideau serré et achevait d'effacer la ville aux trottoirs détrempés.

Il rentra à pied chez lui, regardant son image qui se dédoublait sur l'asphalte. Le parapluie formait comme la coque d'un navire où sa tête se détachait à peine. Comme une image à la fois sombre et plus légère de lui.

Dans la nuit, Vaclav monta sur la chaise de sa chambre. Il reprit la valise qu'il avait posée au dessus de l'armoire. Il y mit son pyjama et sa brosse à dents. Il ressortit le dossier gris qui contenait son allocution. Le laissa bien visible sur la table ronde du salon. Il laissa le parapluie en travers du dossier. Cette fois, il ne regarda pas par la fenêtre le Danube qui déroulait ses gris perlés à la lueur des lampadaires.

On ne le revit plus.

Deux jours après, on apprit que le soleil se levait enfin sur la Tamise, un soleil de printemps tendre et généreux qui marquait l'arrivée de la nouvelle saison.





Note

Longtemps, j'ai conservé de Prague l'image de Kafka se promenant sur des murs couvert d'affiches déchirées. Au milieu de ces palimpsestes qui annonçaient des concerts et des expositions revenait, obsédante, l'image sombre d'un petit homme, dévoré par des yeux d'encre noire, le visage masque par un chapeau rond. Quittant les murs de la ville, l'image s'est amalgamée avec l'homme au chapeau melon de Magritte. Lisant dans L'art du roman de Milan Kundera la trame d'où j'ai sorti le conte un jour rythmée d'une pluie marocaine insistante, l'ensemble prit la forme de ce conte inabouti.
La pluie de Prague (conte)

# Posté le jeudi 12 février 2009 11:30

Le sang du papillon

Le sang du papillon
Comment tout cela avait-il commencé ? La question posée par le juge cogne dans ma tête. Secoue des images endormies. Au fond, je n'en sais rien et certains diront qu'à la veille de ma mort, je prends plaisir à ressasser ses souvenirs scandaleux. Qu'on me comprenne bien, c'est tout ce qui m'importe. Je ne demande pas l'absolution ; si elle vient, elle me sera accordée dans l'autre monde. Je dis que j'ai fait œuvre de Dieu. Que le mal que j'ai fait a ramené vers Sa lumière. Je meurs demain, sans attache sur terre. Qu'on laisse mon corps pourrir sur le gibet ; il ira par le vent des chemins semer sa liberté. Si j'écris ce message, ce n'est pas pour faire des émules. Simplement pour être compris.

Peut-être que tout cela a commencé, sous le feu et le sang d'un matin de juillet. J'avais cinq ans. Peut-être six. J'avais quitté seul la maison familiale, par la fissure du mur du jardin. Et je jouais à la lisière de la forêt quand des hommes sont venus. A cheval et à pied. Portant des casques et des flammes. J'ai vu, tapi dans l'ombre sourde, le village brûler. Et les cris des femmes s'éteindre sous la douleur. J'ai entendu le silence recouvrir la vallée, sous les fumées âcres et les odeurs de corps brûlés. Je n'ai pas eu peur. J'ai écouté, étonné, et la nuit n'a pas fermé mes yeux. Je me souviens du matin clair, et des fumées. Je me souviens surtout du papillon, un grand jaune et cendré. Il s'est posé très prêt de moi. Il battait des ailes dans la fraîcheur de son éclat. Ses ailes aussi portaient le feu et sa morsure, des taches de cendre et de sang noir. Je pris plaisir à l'observer. Comme les hommes de la veille avaient dû observer le village. Et guetter le moment. Je pris plaisir à le détruire. De ma main écartée, je m'en saisis et me barbouillai le visage de son immense beauté volée. Froissée. Dehors, de l'autre côté de lembrasure du mur où je m'étais recroquevillée, j'entendais les pierres du village craquer comme des braises. Les murs béaient sous l'éclat noir des cendres envolées. Alors je pris plaisir à détruire ce qui avait été beau. Et palpitant de sa beauté. Je me souviens de cette ivresse et la boule sous mes doigts colorés achevait de se délier, roulant ses couleurs poudrées entre mon pouce et l'index. Jamais la vie ne m'avait traversée avec la force de cet instant. Ses sensations de bonheur, toute la vie j'ai cherché à les retrouver. Les approfondir. Comme pour les prolonger. Comme pour rouler encore, entre mon pouce et mon index une petite boule de beautés qui battait des deux ailes dans mon souvenir déployé.

Je me suis enrôlé très jeune dans l'armée. Pour rendre à la nuit son éclat de chair et de sang, et faire hurler les femmes sur les tables de bois où le pain avait été rompu le matin, dans l'éclat de sa mie chaude et aimante. Oui, j'ai aimé détruire, ivre de saccages, étonnant mes compagnons par la violence désordonnée. J'ai été dans leur bouche Attila-le-violent. Et puis, avec le temps j'ai appris la profondeur de cette ivresse et le secret qui m'était destiné. J'ai aimé détruire mais seulement la beauté légère et frêle. Je me suis fait le voleur de beauté. Comme pour mieux la ravir. Pour en être l'unique et le dernier possesseur. J'ai appris à ne plus tuer, mais à marquer. J'ai appris à faire monter en moi ce désir, celui de conserver en mémoire les derniers instants d'un visage parfait. Spadassin à seize ans, j'ai aimé les pillages et les razzias, les viols des femmes jeunes et des femmes mûres, les hurlements des hommes devant le spectacle de leur vie détruite. Et pour moi la fumée d'un village ennemi s'ouvrait comme les ailes d'un papillon dans mon poing resserré. C'était la guerre, et ces cris de malheurs, ces vois qui maudissent en mourant, cette petite litanie d'insultes par lesquels les hommes sortent de leur vie, je le sais, elle s'élèvera aussi longtemps qu'il y aura des hommes. Aussi longtemps qu'il y aura des papillons. Qu'on me comprenne : je n'ai pas aimé tuer ; je l'ai toujours fait avec précision, avec le goût du travail bien exécuté. C'est une suite de gestes précis, et il faut aimer régler ses gestes pour que la mort donnée soit un spectacle d'amour et de beauté. Je le dis : donner la mort n'est pas un acte anodin ; pour moi, il délivre une certaine vérité. Il fige et ouvre sur l'essentiel. La vérité, elle a ce goût du sang, son exigence aussi et c'est pour elle que l'exécution doit être belle, propre et rapide. Tuer un homme n'est rien sauf si l'on fait de sa mort une cérémonie. Mais je savais que mes mains étaient faites pour d'autres gestes, plus plein de bruits d'ailes qui craquent.

Ce que j'ai aimé, comme un vice secret, je le répète, c'était enlever la beauté où elle se trouvait, de sorte que ce soit son absence qui se voie. L'absence de beauté est le quotidien des hommes ; la beauté les surprend inutilement. Elle éveille en eux le désir et l'idolâtrie, l'orgueil et l'envie. J'ai appris à mutiler le visage parfait des statues, briser le nez des idoles, rompre les sexes de marbre. Et le creux que je laissai était ma signature. J'emportai ma jouissance que je rompais en poudre. Comme la marque de mon passage. L'atteinte qui humiliait leur superbe blancheur. J'ai aimé tondre les femmes aux cheveux d'or, marquer les hommes au fer rouge comme un bétail vil qu'on s'approprie. J'ai aimé arracher les dernières pages de livres très anciens, pour offrir au vent ce qui ne s'achèverait pas. Et les corps blessés des hommes se tendaient vers Dieu que leur vie avait trop oubliée. Et leurs yeux crevés retrouvaient la vue des vérités essentielles. La femme autrefois belle, blessée dans sa beauté, voilait son visage balafré et ses yeux se perdaient dans la boue des chemins qu'ils avaient oubliés. C'était cela pour moi : la beauté est un orgueil qui doit être puni. Et j'ai puni la beauté dans les yeux trop bleus des femmes rhénanes, dans les pieds trop fins des fillettes de Saxe, dans les corps musculeux de leurs hommes, sur les bréviaires enluminés. J'ai aimé rendre imparfaits les idoles de leurs cultes et faire entrer la mort dans ce qui les flattait. A ma façon, j'ai fait œuvre de Dieu. Quand mon corps de pendu s'ouvrira à la poussière, je sais que ce qui fut mes mains elles aussi s'ouvriront comme le papillon de mon enfance que j'aurais enfin relâché.

# Posté le mercredi 10 décembre 2008 14:55

Modifié le mercredi 10 décembre 2008 15:20

ARRET

J'ai arrêté d'écrire. Fin d'inspiration. Le fil qui frémissait s'est cassé. J'attendrai un autre envol, plus tard, peut-être.
Manon, je pense à toi.
Jue, je t'aime toujours.

# Posté le vendredi 26 septembre 2008 13:30