Mathieu Robinet naquit le 28 juin 1732, vingt ans jour pour jour après le grand Jean-Jacques Rousseau. L'histoire a tout oublié de cet homme, dont il ne subsiste à vrai dire que peu de choses. Sans doute cette courte biographie fera de lui, aux yeux d'un lecteur trop inattentif, un mythographe et mythomane singulier ; pour les autres, elle ouvrira à deux battants les portes d'un vivier imaginaire. C'est pour eux seuls que j'écris ici.
Le peu que je possède me permet de reconstituer un itinéraire hors du commun, qui croise et joue avec l'ombre lumineuse du grand philosophe genevois. Ce que chacun peut vérifier tient en quelques lignes : en 1753, Mathieu fut emprisonné une première fois au château de Vincennes. Les raisons officielles –lettre de cachet du roi- sont faciles à reconstituer : son père, avocat à la cour de Saumur, avait ardemment souhaité donner une leçon à ce cadet encombrant, qui jetait l'opprobre sur la famille du magistrat, et traînait en la ville une réputation sulfureuse d'impiété et d'amateur de femmes. Ce qu'on sait de cette affaire de moeurs est consigné dans un rapport de police conservée aux archives d'Angers sous la cote 5E837 ; c'est une remontrance pour ébriété et propos scandaleux tenus le jour de Pâques devant le temple protestant de la ville. Il séjourna à nouveau dans un cachot de cette prison en 1766. Son père était mort depuis quatre ans. Les raisons de cette nouvelle arrestation, les chefs d'inculpation me sont demeurés inconnus et je dois au plus grand des hasards d'avoir pu les reconstituer. Si j'informe le lecteur, c'est que, bouleversé moi-même, aynt peut-être commis l'irréparable, je ne peux me taire plus longtemps.
Naître le même jour qu'un grand homme est une coïncidence ; pour Mathieu Robinet, ce fut la marque du destin; il aiguilla le sens qu'il souhaita donner à toute sa vie. Je n'ai pas retrouvé sa date de décès, ni trace du lieu de sa sépulture. Je crois avoir quelque raison de l'imaginer à l'ombre de quelques peupliers insulaires. Tout porte à croire qu'il connut la Révolution Française et qu'il s'enfuit sans doute, pendant l'Emigration en Suisse. Guy, un ami antiquaire, m'a en effet rapporté d'Erménonville deux ouvrages singuliers, de la main même de cet homme dont j'ignorais tout il y a encore quelques semaines. Depuis, il n'est pas une heure que je passe sans réfléchir à sa trajectoire et sans conjecturer sur les choix qui furent les siens. J'incline à croire que les deux manuscrits que j'ai en ma possession avaient séjourné dans une vieille malle de voyage, sans doute celle-là même avec laquelle Mathieu Robinet quitta la France. Elle fut retrouvée dans une des écuries d'un ancien relais de poste en démolition, lui-même ancienne propriété du Marquis de Girardin, ami testamentaire du grand Rousseau. Pourquoi en cet endroit et en possession d'un ami du grand misanthrope ? Nul ne le saura sans doute jamais. La malle -ou ce qu'il en restait- ne contenait, aux dires de mon ami, rien d'autre qu'un petit carnet saturé d'écriture en tous les sens, et presque quatre-vingts pages d'un volume apparemment déchiré. J'ai devant moi ce carnet de voyage, petit portfolio où alternent des pages parfaitement vierges et d'autres saturées d'écriture totalement illisible. Il semble à le parcourir qu'un seul mot, long et complexe, soit interminablement reproduit sur la feuille. Mon ami Guy incline à penser qu'il s'agit de la date du 2 juillet 1778 suivie d'une multitude de croix biffées. Je n'y vois pour ma part rien d'autres que des gribouillis, toujours les mêmes, invariablement répétés. L'autre ensemble de feuilles provient de l'édition princeps des Confessions, extrait du premier volume. La partie supérieure est légèrement déchirée ; dix-huit feuillets à peine rattachés entre eux par une mince ficelle ont échappé aux vers et aux injures du temps. Des traces de colle jaunâtres subsistaient entre les feuillets et j'ai fait relier l'ensemble dans un marocain rouge que je regarde tandis que j'écris ces lignes.
Le titre Les Confessions est reproduit juste au-dessous du texte publié, en une écriture élégante et appliquée qui contraste avec les fines pattes de mouche bariolées qui parcourent l'ensemble de l'ouvrage. Ces quelques pages, sans grand intérêt a priori, sont en effet toutes couvertes d'une écriture manuscrite, ajoutées comme subrepticement entre les lignes du texte publié. Elles traversent aussi les marges de gauche. Ce texte manuscrit, qui court sous l'autre publié a été rédigé en 1766 au château de Vincennes, si l'on se réfère aux allégations portées sur la première page. L'auteur, Mathieu Robinet, précise d'emblée que l'encre –partie décolorée, partie bariolée- a été obtenue par concassage d'une pierre schistique –celle même de sa cellule- mélangée à de l'eau, du pain et au sang même de celui qu'il convient d'appeler du nom d'écrivain. Il faut s'armer de patience et d'une bonne loupe pour lire cette étrange "confession" qui court sous le célèbre texte.
D'un point de vue matériel, cela suffirait presque pour faire de ce manuscrit un fort et singulier témoignage sur les conditions de détention au XVIIIème siècle. A certains moments, le texte manuscrit rejoint le texte imprimé, reprenant ça et là un mot de l'illustre écrivain, parfois reproduit exactement au-dessus de la ligne imprimée, parfois souligné dans l'oeuvre comme pour montrer que le mot, -parfois une expression- est inséré dans le manuscrit. Il est possible que l'encre, dont l'intensité varie sensiblement, se soit évaporée et donnât au lecteur l'illusion que les deux textes dédoublés parfois se rejoignent et se confondent en une superposition très ponctuelle. Peut-être s'agit-il d'une illusion d'optique ou de la fatigue accumulée lors du déchiffrage mais il m'a semblé, (et il me semble toujours à tête reposée), que les emprunts sont de plus en plus nombreux à partir du dix-huitième feuillet. Ce dernier reproduit exactement, dans l'interlignage, trois lignes entières de Rousseau et semblent multiplier, en s'arrêtant brusquement pour laisser apparaître le seul texte de Rousseau, les emprunts au texte publié. Le texte apparaît ainsi parfois dédoublé, parfois singulier, permettant une double lecture parfois univoque. En schématisant quelque peu, on pourrait presque montrer que ces pages imprimées- elles reprennent le début des Confessions de Rousseau jusqu'à la page 137- insèrent dans leur interlignage l'écriture de Mathieu Robinet qui, d'abord nettement divergente, tend de plus en plus vers celle du grand homme, si bien que les mots de l'écrivain deviennent progressivement les siens, dans un contexte a priori différent. La dernière page est d'ailleurs singulière car l'interlignage manuscrit reproduit la page 138, absente des feuillets conservés. Elle commence précisément là où le texte imprimé s'arrête et se trouve suspendue au milieu même d'une phrase. L'ensemble est trop fragmentaire pour vérifier s'il s'agit d'un procédé ingénieux employé par un prisonnier en manque de papier et d'encre ou s'il ne s'agit pas d'un jeu d'un homme schizophrène qui s'amuserait à amenuiser progressivement l'écart entre son texte et celui d'un écrivain qui lui est cher, allant jusqu'à le devancer.
Mais quelle fut ma consternation quand je tombai sur un passage qui, s'il semble jeter un éclairage sur cette pratique particulière, et qui m'apparaît aujourd'hui encore bouleversant dans ses conséquences : « Mes yeux se promènent sans cesse d'une ligne à l'autre, et il n'est pas possible que dans une variété si grande il ne s'en trouve qui les fixent davantage et les arrêtent plus longtemps. Je prends goût à cette récréation des yeux, qui dans l'infortune repose, amuse, distrait l'esprit et suspend le sentiment des peines». Sans être un spécialiste de l'œuvre de Rousseau, je reconnus ici un passage extrait de la Septième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, œuvre ultime d'un homme qui, décontenancé, ne se considère plus comme écrivain. Le paragraphe renvoie, dans le manuscrit, très explicitement à la pratique de Robinet. Il affirme avoir rédigé ses Confessions en 1766 dans les circonstances que j'ai rappelées. Or, le texte de Rousseau, rédigé dix ans plus tard et jusqu'à sa mort au printemps 1778 ne fut publié que de façon posthume. Je suis consterné car plusieurs hypothèses doivent désormais être envisagées. La plus simple consiste à penser que Robinet, s'il est bien l'auteur des Confessions qui courent sous celles de Rousseau a reproduit ce passage après la publication de l'œuvre des Rêveries. J'ai pensé aussi qu'il s'agissait d'un faux, mais l'honnêteté de Guy, les circonstances de la découverte, le peu de prix que mon ami attachait à ses papiers informes, la difficulté que j'eus à les déchiffrer, mes recherches aux archives départementales du Maine et Loire qui prouvent l'existence de Mathieu Robinet, et de sa première incarcération aux château de Vincennes, tous ces éléments bien réels m'amènent à formuler, du bout des lèvres, une autre hypothèse. Est-il envisageable que ce manuscrit perdu, retrouvé ici dans les dépendances d'un ami du grand écrivain, ait pu être lu par l'écrivain lui-même ? Qu'il en est lui-même cité un extrait dans l'état de déréliction qui était le sien ? Mais alors, ne pourrait-on comprendre que l'ouvrage fût incomplet, parce qu'il comprenait d'autres passages dont Rousseau lui-même se serait inspiré ?
Peut-être que Mathieu Robinet, s'étant découvert des affinités électives avec l'écrivain, s'était rêvé, pendant sa détention, un double de l'écrivain. Et peut-être que l'écrivain, s'étant senti abandonné des hommes, s'étant procuré par un moyen inconnu son propre ouvrage interligné s'en serait-il inspiré ? Un passage repris ne peut cependant pas remettre en cause les projets distincts de ces deux hommes, unis par d'étranges liens textuels. L'intérêt du manuscrit tient cependant à l'entreprise, sans exemple connu, qu'expose au début son auteur. Il y décrit en effet le bouleversement qui fut le sien à la lecture de Rousseau. Elle illumina sa vie. S'il s'est fait interner, précise-t-il, c'était qu'il partait par les chemins, déclamant la profession du vicaire savoyard sur les places publiques et oeuvrant de toutes ses forces pour la diffusion d'un texte qui avait profondément modifié la trajectoire de sa vie saumuroise. Il avoue avoir usurpé parfois l'identité de l'auteur pour déjeuner à sa faim; mais il décrit tragiquement comment il écopa souvent de jets de pierre et combien fut souvent bouté, sans ménagement, hors des villages, à coups de trique et de menaces. Il ressembla tant à son modèle qu'il ne me paraît pas impossible que son modèle finit par s'inspirer de lui, bouclant ainsi la boucle de textes entreglosés.
Ce que Robinet déclare, c'est qu'ayant appris combien le chemin qui menait au château de Vincennes avait pu être déterminant pour Jean-Jacques, combien il était passé à côté de cette révélation lors de sa première arrestation, il fit tout pour se faire à nouveau interner dans les lieux mêmes de la rencontre. Convaincu, comme il l'écrit, que Jean-Jacques y devînt Rousseau, il lui semblait inconcevable de ne pas commencer à écrire ses propres Confessions à l'intérieur même des Confessions de l'auteur et dans le lieu de la métamorphose publique de cet auteur. Le témoignage prenait sens et forme de cette double insertion dans le texte et dans le lieu où tout avait et devait commencer. Le manuscrit écrit deux ans après la publication de l'œuvre du maître expose cet amour bouleversant qui prend les formes d'une conversion. Il expose aussi l'itinéraire d'un fils d'avocat qui s'initia à la musique pour ressembler à son modèle. Il annonce enfin, dans ce que je prends pour un délire, ses intentions, s'il venait à survivre à son Maître. Par amour pour Jean-Jacques, Mathieu ferait le pèlerinage sur la tombe du grand homme. Pour que Sa mémoire ne soit pas souillée, il envisageait en 1766 de soustraire le corps du grand homme au lieu que lui assignerait les hommes. Seul, il avait chosi le lieu où Rousseau pourrait en toute quiétude reposer éternellement. Ses plans, il les expose aux pages 83 à 113. Qu'il rêva cette substitution ou qu'il la réalisa, je n'en sais strictement rien. Je ne sais même pas si Mathieu vit la procession révolutionnaire qui achemina le 11 octobre 1794 la dépouille de Jean-Jacques (mais était-ce bien lui ?) jusqu'au Panthéon. A la page 99 du manuscrit, page qui comportait un plan précis dans les marges du texte, il indiquait l'unique lieu digne d'accueillir à ses yeux le corps du grand homme.
J'ai longtemps hésité : m'y rendre, c'eût été en avoir le cœur net. Mais depuis longtemps, je sais que les rêves embellissent la réalité et lui donnent des prolongements qui embrasent le sommeil des hommes. Je n'ai pas voulu tuer Robinet pour vérifier si ses chimères avaient une existence. Et qu'aurais-je fait du squelette que j'étais presque sûr de trouver à l'endroit indiqué, sans savoir au juste à qui il était ? On m'aurait pris pour un fou et le manuscrit interligné d'un inconnu mythomane qui écrit avec son sang dans quelques feuillets de son épigone aurait semblé une preuve de ma folie. Pour taire à jamais ce secret qui prenait la forme d'une prédiction, j'ai découpé consciencieusement la page. Je l'ai brûlée pour que le lieu restât à jamais secret. J'en ai fait de même du passage présent dans les Rêveries de Rousseau. Après tout, il est déjà connu de tous.
Oui, que Rousseau, où qu'il soit, repose en paix, de même que l'âme de Mathieu. Que l'œuvre du grand maître, qui rend peut-être hommage à celui qui l'aima comme un disciple, continue à être étudiée pour ce qu'elle est : un véritable chef d'œuvre. Quant à Robinet, regretta t-il les extravagances de sa vie consignée en un unique exemplaire en partie dépareillé, et l'exorbitance possibles de ses années qui lui fit peut-être abjurer les éclats de sa jeunesse ou pleurer la perte de ses doubles Confessions ? Continua t-il à propager les œuvres de Rousseau sur les places publiques des villages, ou chercha-t-il à les poursuivre au point de ne plus écrire du tout entre les lignes ? Se crut-il devenu Rousseau au moment de sa mort ou avait-il oublié depuis longtemps tout attachement à son maître ? Je ne serais pas étonné que d'autres œuvres interlignées ou non viennent ajouter quelque jour apporter d'autres pièces à ce puzzle à peine ébauché.